Sylvie Lacerte, Directrice artistique du 37e Symposium

Art, architecture, paysage et environnement

 

Depuis cinquante ans, plusieurs artistes ont transporté la peinture, la sculpture et le cinéma, dans l’espace architectural qui les entoure ; durant la même période, plusieurs architectes se sont intéressés à la pratique des arts visuels. Parfois en collaboration, parfois en compétition, cette rencontre agit maintenant comme le site principal de la création d’une image ou du façonnement d’un espace dans notre économie de la culture. L’importance de cette conjonction est due en partie à la prédominance des musées ; mais cela englobe également l’identité de plusieurs autres types d’institutions, alors que les corporations et les gouvernements se tournent vers la connexion art-architecture afin d’attirer les affaires et d’inventer le branding des villes avec les centres d’art, les festivals, etc. Souvent, lorsqu’il y a convergence entre art et architecture, des questions surgissent autour de nouveaux matériaux, des technologies et des médias numériques […][1].

 

Le déplacement, en 2018, du Symposium vers l’École Thomas-Tremblay a marqué un tournant décisif dans l’évolution de l’événement devenu incontournable dans le paysage artistique québécois. Pour sa 37e édition, le SIACBSP avance la thématique Art, architecture, paysage et environnement, qui se positionne naturellement dans le sillage des enjeux abordés lors de l’édition précédente : L’Art et le politique.  Il est important d’être cohérent pour tisser le fil d’Ariane reliant les éditions d’une même direction artistique. Déjà, au début de mon mandat, j’avais pressenti les enjeux d’Art, architecture, paysage et environnement se dessiner. L’idée principale étant d’offrir aux artistes une occasion de s’approprier la nouvelle maison du Symposium, avec comme objectif premier de réaliser des œuvres in situ. Cela constitue un geste, une impulsion artistique, politique et sociale, dans la communauté de Baie-Saint-Paul. Ce ne sera pas la première fois que des artistes investissent l’espace public avec des œuvres spécifiques à un site. Mais composer un objectif collectif tout en respectant les démarches individuelles représente un défi et une aventure particulièrement stimulante. Une aventure qui s’éloigne des commandes du « complexe de l’art et de l’architecture », intimement lié à la société capitaliste dans laquelle nous évoluons. Cette thématique peut indéniablement illustrer la représentation du pouvoir, selon le contexte préconisé par les commanditaires.

 

Ces disciplines font ménage depuis 1961 au Québec, avec la création de la Politique d’embellissement du ministère des Travaux publics et des Approvisionnements, alors sous la gouverne de René Lévesque. Depuis l’implantation, en 1981, de la Politique d’intégration des arts à l’architecture et à l’environnement des édifices gouvernementaux et publics du Québec (Politique du 1%), force est de constater que cet héritage de la Révolution tranquille est encore méconnu de la population québécoise et souvent mal perçu par nombre d’artistes.

 

Récemment, des dossiers dans les médias furent consacrés à l’architecture et à son ancrage dans le paysage et la communauté, émettant un signal non équivoque que la société civile doit maintenant tenir compte de l’importance d’une architecture qualitative. Elle est garante d’un cadre de vie amélioré, d’un développement durable. C’est dans l’air du temps, dans le zeitgeist. Des prises de conscience similaires se déroulent ailleurs dans le monde. Cette conversation, lors de l’édition 2019, devient une occasion à saisir pour les artistes afin d’approfondir une réflexion essentielle pour l’avenir de nos sociétés. Il ne s’agit pas d’un projet institutionnel, mais plutôt d’une action collective qui laisserait des traces et permettrait d’inventer un nouveau paradigme de « l’art dans l’espace public », qu’il soit urbain ou rural.

 

Pour l’édition 2019, post-G7, il sera inspirant de cheminer à contre-courant des politiques d’art public actuellement en vigueur afin de les « dés-officialiser », à l’instar du travail d’anarchitecture, que l’artiste Gordon Matta-Clark a réalisé dans les années 1970, toujours conçu sur la lame du rasoir entre l’art et l’architecture, nourri d’une réflexion socio-historique sur deux formes souvent en tension l’une par rapport à l’autre.

 

Les enjeux et les défis de ce « chantier » seront de taille : les artistes souscriront à une manière de travailler collégiale tout en préservant chacun.e leur identité conceptuelle et esthétique. Il leur faudra tenir compte non seulement du bâtiment dans lequel ils seront à pied d’œuvre, mais également de l’environnement de Baie-Saint-Paul, sa géographie et sa topographie si singulières au pied des montagnes et aux abords du fleuve, nichées dans l’astroblème de Charlevoix, cratère constitué il y a 400 millions d’années par la chute d’une météorite. Les artistes seront aussi imprégnés de l’historique de ce « village d’art du paysage » des débuts du 20e siècle, et des communautés diverses qui la fréquentent et l’habitent aujourd’hui.

 

La question de l’environnement est cruciale en ce moment. L’Accord de Paris réfuté par l’Administration américaine, les océans devenus les poubelles de la planète, les débats autour de l’électrification des transports collectifs et individuels et la volonté d’arrêter notre dépendance aux énergies fossiles, sont des enjeux maintenant intégrés à certaines pratiques artistiques. Cette thématique représente une occasion de réfléchir à l’art dans l’environnement de manière plus globale afin d’exprimer les problèmes criants auxquels nous sommes actuellement confrontés. Nous pourrons alors songer à échafauder un laboratoire de building et land art 3.0 (bâti, naturel, social, historique, artistique, technologique) pour l’édition 2019 du Symposium de Baie-Saint-Paul.

 

Sylvie Lacerte, Ph.D.

Directrice artistique, SIACBSP

Le 26 janvier 2019

[1] Hal Foster, The Art and Architecture Complex, Londres, Verso, 2011, p. vii. (Traduction libre : Sylvie Lacerte)

Photo Jules Cloutier

Bio

Historienne de l’art et des musées, Sylvie Lacerte est l’auteure de La médiation de l’art contemporain (2007), tirée de sa thèse de doctorat. Elle fut co-commissaire, avec Nathalie Bondil, directrice et conservatrice en chef du MBAM, de La Balade pour la Paix, en 2017. Commissaire indépendante, critique d’art, conférencière, auteure et enseignante (UQAM, McGill et Université Laval), Sylvie Lacerte a occupé divers postes dont celui de Spécialiste des arts visuels pour la politique d’intégration des arts à l’architecture du Gouvernement du Québec. L’édition 2019 du Symposium est sa deuxième à titre de Directrice artistique.