Sylvie Lacerte, Le Temps et Les Choses / 38e Symposium

38e édition du Symposium international d’art contemporain de Baie-Saint-Paul
Thématique 2020

Le temps et les choses

« Si l’on conçoit des expositions avec des idées, de l’imagination, des souvenirs, de la volonté ou du vouloir, des intentions plus ou moins manifestes, de petites et grandes utopies, une somme de propositions et une variété d’attitudes artistiques, on ne les construit jamais qu’avec de l’espace et un bon tempo. La bonne distance entre les choses et le temps , alloués à leur réception, et nécessaire à leur compréhension, semblent être deux données fondamentales qui entrent dans l’élaboration d’une exposition [ou d’un symposium] d’art contemporain. »

Le temps et les choses paraphrase l’ouvrage de Michel Foucault, Les mots et les choses, qui conserve toute son actualité cinquante-quatre ans après sa parution en 1966. Dans ce texte fondateur, Foucault a élaboré un précepte sur l’origine des périodes historiques en Occident, de la Renaissance à notre ère. Le philosophe et historien avançait que les cycles de l’histoire ne se découpaient pas en tranches nettes et finies dans la ligne du temps chronologique, qu’ils ne se terminaient pas de façon abrupte d’une ère à l’autre, mais plutôt, qu’un chevauchement s’insinuait, tel un palimpseste temporel suscitant une transition progressive se déroulant sur une durée de 50 à plus de 100 ans.

À l’instar de Les mots et les choses, Le temps et les choses pourrait évoquer de manière imagée l’entrelacement des genres et des disciplines d’aujourd’hui en arts visuels. Par exemple, au début du 20e siècle deux mouvements concurrents des avant-gardes se côtoyaient en parcourant chacun leur chemin parallèle et de façon parfois poreuse : les « duchampiens » (ready-mades, dada, surréalistes, etc.), ancêtres des artistes contemporains, et les modernes (Cézanne, Picasso, jusqu’à Jackson Pollock ou les Automatistes ici). Ce chevauchement illustre parfaitement ce dont Foucault nous entretenait dans son ouvrage ; deux tendances concurrentes dans une même ère historique qui se superposent. Dès le début du 20e siècle et jusqu’à maintenant, les artistes ont poursuivi leurs itinéraires respectifs à travers dissensions ou associations de courants, de médiums, de disciplines et d’esthétiques.
Nous vivons actuellement une période charnière de l’histoire de l’art. Les canons de l’art traversent une mutation sans précédent qui engage des pratiques numériques et des démarches non-occidentales. Les pratiques se métissent et s’entrecroisent ou s’approprient les unes les autres, non sans frictions et questionnements ontologiques.
Pourquoi ne pas transposer le modèle foucaldien aux cultures autres qu’occidentales ? Nous pourrions extrapoler la définition de Foucault en y incluant le temps et les choses des pratiques artistiques de diverses cultures à l’échelle de la planète, dont celles des premiers peuples des Amériques.

L’art est un travail du temps, sur le temps. En anglais, l’expression Time Based Media définit la vidéo, le cinéma, la performance, le spoken word, les arts médiatiques et numériques, de même que les arts de la scène, les arts de l’éphémère. Dans les disciplines plus « concrètes » et pérennes comme la peinture, le dessin, la sculpture et l’installation, le processus de création jusqu’à l’œuvre achevée est aussi affaire de temps. Le temps est une denrée rare et finie. Tempus fugit, les temps courent, nous sommes pressés par les échéances et par les calendriers d’une vie trépidante et agitée. Une vie où les conflits publics et privés sont incessants et où la mort guette constamment ; une vie où les maladies se tiennent à l’affut malgré les progrès de la science. Nous devenons chronophobes craignant de manquer de temps pour tout accomplir, faire les choses, pour ne pas oublier, pour pouvoir observer la prochaine génération qui pourrait sauver le monde des catastrophes annoncées.
Pour cette dernière année de mon mandat à la direction artistique, pourquoi ne pas fusionner courants et disciplines de l’art contemporain, pourquoi ne pas envisager de jouer avec le temps et les choses où, les artistes en dialogue avec les visiteurs, échafauderaient cet enjambement de périodes historiques et des objets de l’art, à travers le work-in-progress que symbolise le Symposium.

Dans cette édition 2020, nous rendrons hommage à la mémoire de Jean-Claude Rochefort, critique d’art, galeriste et artiste, disparu tragiquement il y a dix ans cette année. Natif de Saint-Hilarion, Jean-Claude avait rédigé une thèse de doctorat, intitulée Ruines et météores, faisant foi de son attachement et de son amour pour la région de Charlevoix, mais aussi de sa passion pour l’art hors des sentiers battus. Il présentait dans cet ouvrage immense, rigoureux et poétique, la preuve que l’art peut faire bouger les montagnes et le paysage, insérés au creux de l’Astroblème de Charlevoix. Ce sont quatre-cent-millions d’années qu’il réinterprétait à travers un parcours en art contemporain, avec l’apport du temps et des choses de l’art et de la nature.

Toutes les disciplines des arts visuels et médiatiques sont les bienvenues. Voici, parmi d’autres, des sujets ou objets (choses) pouvant être conjugués au projet :

1. Le temps et les choses pourrait-il nous ramener au dispositif des Cabinets de curiosités quelques soient les périodes historiques ou les cultures ?
a. En version « physique »;
b. En version 3.0 ou numérique.

2. Le temps et les choses, entendu comme une référence au quotidien, qui fuit trop souvent entre nos doigts.
a. Nous accumulons les choses, mais nous n’avons jamais assez de temps, ou bien nous perdons notre temps.

3. Inventer un modèle pour une ontologie de l’art, inclusive de toutes les cultures, vers la création de nouveaux canons.
– Discuter et démêler les concepts de métissages et d’appropriation artistiques et culturelles.

4. Illustrer ce que pourrait signifier un palimpseste de différentes périodes historiques en art.
a. Littéralement créer des couches ou des strates représentant différentes ères historiques en art, mais avec un œil du 21e siècle.

5. Utiliser les archives visuelles ou textuelles, comme matériau pour créer une trame narrative. Les archives, sont les choses et l’essence de la mémoire du temps

Sylvie Lacerte, Ph. D
Directrice artistique, SIACBSP

8 août 2019

Photo Jules Cloutier Lacerte

Bio

Historienne de l’art et des musées, Sylvie Lacerte est l’auteure de La médiation de l’art contemporain (2007), tirée de sa thèse de doctorat. Elle fut co-commissaire, avec Nathalie Bondil, directrice et conservatrice en chef du MBAM, de La Balade pour la Paix, en 2017. Commissaire indépendante, critique d’art, conférencière, auteure et enseignante (UQAM, McGill et Université Laval), Sylvie Lacerte a occupé divers postes dont celui de Spécialiste des arts visuels pour la politique d’intégration des arts à l’architecture du Gouvernement du Québec. L’édition 2019 du Symposium est sa deuxième à titre de Directrice artistique.