Mot de Sylvie Lacerte, directrice artistique

Nous sommes très heureux de vous accueillir à l’édition L’Art et le Politique, du 36e Symposium international d’art contemporain de Baie-Saint-Paul. Au fil de son existence, l’événement a su se renouveler tout en restant fidèle à son identité et son leitmotiv, celui de rapprocher l’art du public – ce qui était, pour l’époque, une posture audacieuse. Faire travailler les artistes, au début des années 1980, devant le public, n’a pas été chose facile, tant pour les artistes que pour le public et le milieu de l’art contemporain. En 1982, en pleine ère postmoderne, le discours sur l’art primait souvent sur l’art lui-même. Faire œuvrer des créateurs devant des visiteurs était perçu comme une hérésie. Certains détracteurs reprochaient au Symposium d’encager les artistes, à l’image de chiens savants dans un cirque. Le temps a passé, les discours et les pratiques artistiques se sont transformés notamment avec l’arrivée d’une déferlante parvenue de la France : la médiation culturelle. On a, dès lors, commencé à tenir compte des regardeurs. Plus tard, avec l’arrivée du numérique et des œuvres interactives les regardeurs sont devenus des « participants ». Plusieurs courants artistiques des années 1960 et 1970 préconisaient aussi un échange entre les publics et les œuvres, où les processus de création étaient plus importants que le résultat de l’œuvre elle-même.

Selon le philosophe Bernard Stiegler « L’art est politique : l’esthétique est politique et le politique est esthétique. » Cette notion qui remonte à l’Antiquité[1] demeure on ne peut plus percutante aujourd’hui. Le SIACBSP de 2018 fait écho au Sommet du G7, autre type de symposium, tenu à quelques encablures de Baie-Saint-Paul. Cette conjoncture n’est pas banale. Au G7, il aura été question, entre autres, de « faire avancer l’égalité des sexes, de lutter contre les changements climatiques et de promouvoir le respect de la diversité et de l’inclusion ». Qu’en retiendra-t-on vraiment quelques semaines plus tard ? Les Chefs d’État les plus puissants d’aujourd’hui sont-ils prêts à s’engager véritablement dans la résolution de ces enjeux majeurs ?

La donne et la dynamique politiques planétaires se sont complètement transformées depuis la chute du mur de Berlin, les évènements de la place Tian’anmen, les attentats du 11-Septembre et chez nous notamment, depuis l’amorce du laborieux et douloureux processus de réconciliation avec les Premiers Peuples et l’accueil des réfugiés. Nous sommes les témoins quasi impuissants des bouleversements et des conflits armés subis par une partie de la planète. Les États-nations sont à se redéfinir, les théocraties et les régimes répressifs prennent l’avant de la scène géopolitique, mais la résistance commence déjà à s’exprimer. L’économie globalisée et délocalisée a métamorphosé le marché de l’emploi et de la (sur)consommation, le capitalisme sauvage fait sa loi, accentuant l’écart entre les riches et les pauvres. La sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne (Brexit) crée une incertitude politique et économique pour l’Europe et pour les réfugiés. L’élection de Donald Trump aux États-Unis fait craindre le pire en encourageant les faits alternatifs, les mensonges et la montée des populismes. Qu’arrivera-t-il de l’accord de Paris alors que les États-Unis et ses climato-sceptiques s’en sont retirés ? La radicalisation des jeunes adultes et le terrorisme frappent de plus en plus près de nous. Ce n’est plus un phénomène lointain qui ne nous touche pas. Comment appréhender un nouveau modèle sans tomber dans la paranoïa qui attise la propagande ?

Les artistes détiennent la capacité d’imaginer des voies de sorties à ce réel chaos et la clé pour nous faire émerger du marasme existant. Ils possèdent la lucidité et la clairvoyance dont peu d’entre nous disposons. Le cynisme ne semble plus une option pour les jeunes générations. Sans minimiser la situation dans laquelle se trouve actuellement le monde, tandis que nous broyons du noir pourrions-nous, naïvement peut-être, porter « L’imagination au pouvoir ! » ? J’ai adopté ce slogan de Mai 68 dans l’appel à projets pour le Symposium 2018. Il fut réutilisé dernièrement par la Nuit des Idées, à l’UQÀM.

 

Nous sommes ravis de vous présenter les artistes qui ont été sélectionnés pour l’édition 2018 du SIACBP. Ils et elles sont d’origines diverses et œuvrent à partir de matériaux, de médiums et de disciplines multiples. Chacun et chacune à leur manière se sont engagés dans la thématique préconisée cette année. Je sais qu’ils ont en commun cet élan de partager leurs façons de travailler et de penser leur démarche artistique avec les visiteurs. Je suis convaincue qu’ils nous réservent des surprises audacieuses dans leurs projets de création. Dans une dynamique collégiale, le Symposium suscite des échanges féconds entre les artistes et occasionne des allers-retours très riches avec les publics. C’est ce qui permet, entre autres choses, de démythifier la pratique artistique. Cette approche de médiation entre la création artistique et la réception publique représente en soi un geste résolument politique.

 

En parallèle au Symposium, nous vous offrons une série d’activités passionnantes, telles des présentations par les artistes du projet sur lequel ils/elles travailleront au cours du mois d’août, des conférences d’artistes invités qui vous entretiendront de leur démarche politique et de leur pratique, des films, une communication du ou de la lauréate du prix Jean-Claude-Rochefort et un spectacle/performance en clôture du Symposium, qui ne laissera personne indifférent !!

 

Bienvenue donc au Symposium L’Art et le Politique, bonne visite et bons parcours, en souhaitant que vos échanges soient nombreux et captivants!

Sylvie Lacerte, Ph.D.

Directrice artistique

[1] Notamment, Le Banquet de Platon (banquet : symposion en grec et symposium en latin).

Photo Jules Cloutier Lacerte

Historienne de l’art et des musées, Sylvie Lacerte est l’auteure de La médiation de l’art contemporain (2007), tirée de sa thèse de doctorat. Elle fut co-commissaire, avec Nathalie Bondil, directrice et conservatrice en chef du Musée des beaux-arts de Montréal, de La Balade pour la Paix, une exposition d’art public sur la rue Sherbrooke en 2017. Commissaire indépendante, critique d’art, conférencière, auteure et enseignante (UQAM, Université McGill et Université Laval), Sylvie Lacerte a occupé divers postes dont Directrice artistique de la revue Spirale et spécialiste des arts visuels pour la politique d’intégration des arts à l’architecture pour le Gouvernement du Québec.